Alors qu’un accord avec les défenseurs du lait cru avait abouti, instituant deux AOP, le groupe Lactalis et ses complices refusent au dernier moment de voter l’adoption du nouveau cahier des charges de l’appellation d’origine.

Au terme de vingt années de conflit, on espérait enfin tenir le bon bout. L’ensemble des producteurs, petits et grands, industriels, artisans, éleveurs, fermiers, avaient accepté de repenser le cahier des charges de l’appellation d’origine protégée camembert de Normandie en des termes conformes aux enjeux du moment. Au cœur du débat, l’usage par les industriels d’une formule illégale, « camembert fabriqué en Normandie », interdite par une directive européenne de 1992 du fait qu’elle induit le consommateur en erreur en lui laissant croire que les fromages ainsi étiquetés sont normands alors qu’il n’en n’est rien. On peut en effet fabriquer un fromage sur un territoire donné, indiquer sur l’étiquette l’emplacement de l’usine, sans pour autant que le lait ayant servi à l’élaboration du fromage provienne du territoire en question. « Fabriqué en Normandie » est donc la précision du lieu de production, en aucun cas une garantie d’origine du lait. Raison pour laquelle l’Union européenne interdit d’utiliser le nom d’une indication géographique liée à une appellation d’origine, en l’occurrence Normandie, pour identifier des fromages fabriqués avec du lait pasteurisé pouvant provenir de n’importe où, Bretagne, Rhône-Alpes, Pologne, Allemagne, Brésil ou Nouvelle-Zélande.

 

Lait cru

 

Souvenons nous qu’en 2007, conduite pas le groupe Lactalis, propriété de la famille Besnier, une tentative d’obtenir le droit de produire du camembert de Normandie d’appellation d’origine avec du lait pasteurisé avait provoqué un conflit au sein de la filière. Aussitôt saisi par les producteurs de fromages au lait cru, le Comité national de l’INAO avait confié à une commission professionnelle mixte le soin d’examiner la demande des industriels. La conclusion fut sans appel, le cahier des charges de l’appellation d’origine camembert de Normandie confirmait l’usage exclusif et obligatoire du lait cru tiré de troupeaux pâturant exclusivement sur le territoire normand, qui plus est avec retour progressif à des vaches de race normande (décret du 18 septembre 2008 signé par le Premier Ministre et le ministre de l’Agriculture). Furieux d’avoir perdu cette bataille, les industriels contournèrent l’obstacle en usant de la formule « Fabriqué en Normandie » qui n’engage à rien, ne garantit rien, et permet tous les abus, pour identifier leurs fromages au lait pasteurisé.

 

Telle était la situation jusqu’à ce que, interpelé par l’Organisme de défense et de gestion du Camembert de Normandie, et par son président, Patrick Mercier, l’INAO décide de mettre un terme au scandale en réunissant toutes les parties autour de la table. Deux ans d’âpres négociations, sous l’autorité de Jean-Louis Piton, président du Comité national de l’INAO, furent nécessaires pour aboutir à un compromis. Contre toute attente, celui-ci intègre des dispositions essentielles à la pérennité du camembert au lait cru :

  • disparition ferme et définitive de la formule « Fabriqué en Normandie », source du conflit.
  • instauration de deux niveaux d’appellation d’origine protégée. La première, intitulée « camembert de Normandie », autorisant l’usage total ou partiel du lait pasteurisé, étant entendu que ce lait doit provenir exclusivement de troupeaux élevés à l’herbe sur le territoire de la Normandie, comprenant au minimum 30% de vaches de race normande, avec la mention « au lait pasteurisé » obligatoirement indiquée sur l’étiquette. La seconde, intitulée « Véritable camembert de Normandie », 100% au lait cru provenant de troupeaux composés au minimum de 66% de vaches de race normande élevées et nourries à l’herbe sur le territoire normand. Un compromis suppose toujours des concessions, en l’occurrence l’autorisation du lait pasteurisé (mais 100% normand) pour l’AOP ordinaire. La contrepartie étant la validation du terme « Véritable » camembert de Normandie, mention majeure dument affichée et signifiant, de fait, pour qui sait lire le français, que l’autre ne l’est pas. Là, pour le coup, le consommateur y verrait clair…

 

Alors que certains maximalistes du lait cru, conduits par le député Modem du Loiret Richard Ramos et notre consœur Véronique Richez-Lerouge, hurlaient à la trahison à propos de la validation du lait pasteurisé pour l’AOP simple, les industriels rechignaient à entériner un accord fort exigeant et contraignant pour leur logique financière. Et pourtant, engagement fut pris de valider ce compromis le mercredi 29 janvier 2020 pour une application définitive en 2021. La guerre du camembert allait enfin connaître son épilogue. Tu parles.

 

C’était compter sans la duplicité des industriels qui, deux années durant, ont fait mine d’accepter le nouveau cahier des charges, dont les défenseurs pragmatiques du camembert de Normandie au lait cru avaient bien conscience qu’il supposait une énorme avancée pour leur cause et une garantie solide de pérennité des valeurs fondamentales de l’appellation d’origine. Le coup de théâtre du mercredi 29 janvier, voyant les industriels se raviser au dernier moment, chacun sur des arguments différents, pour ne pas voter la validation définitive du projet, n’est donc qu’une demi surprise. Et en tout cas la preuve, n’en déplaise à Richard Ramos, que ce compromis était excellent.

 

Quel est, en réalité, le fond du problème ? Tout simplement le maintien coûte que coûte de l’infamie du « Fabriqué en Normandie », juteuse arnaque qui permet aux producteurs sans foi ni loi de remplir les rayons des grandes surfaces de fromages à l’identité malhonnête.

Patrick Mercier n’a pas démérité, au contraire, en se battant d’arrache-pied pour arriver à cet accord. Sa confiance et sa bonne volonté ont été trompées par des financiers sans scrupules qui veulent maintenir leurs marges immorales au détriment des consommateurs et en négation du principe de l’appellation d’origine. Face à cela, le président de l’ODG camembert de Normandie doit exiger l’application de la loi et faire sanctionner l’usage du Fabriqué en Normandie.

 

Au comité national de l’INAO de prendre ses responsabilités et de faire cesser un scandale qui n’a que trop durer. Au ministre de l’Agriculture et à celui de l’Economie, patrons de la DGCCRF (Direction générale de la concurrence et de la répression des fraudes), de faire appliquer strictement la réglementation et de prouver au monde paysan, aux citoyens consommateurs et, plus largement, à l’opinion, que la République ne se laisse pas dicter sa conduite par les lobbies et défend l’honneur de notre patrimoine agricole. On peut toujours rêver…

 

 

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