Le site photo de Jean-Jacques MILAN


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Dites-vous bien que mon potentiel d'indignation n'a pas de limite.

 

Vous trouverez ici, entre autres, des documents d'origines variées, polémiques ou non,

avec lesquels je ne suis pas toujours entièrement d'accord

mais qui posent de vrais problèmes

et sont susceptibles de vous faire réfléchir, réagir,

ou voter autrement la prochaine fois !

 

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Fouillez donc dans ce joyeux désordre et n'hésitez pas à me faire part de vos pensées intimes !

Une pensée politique dans le coma

01/10/2020

Chronique de Jean-Claude Guillebaud

Sud-Ouest, dimanche 5 janvier 2020

La dignité, l'humiliation, le dédain ou la solitude sont des sujets plus déterminants qui méritent des paroles authentiques, c'est-à-dire "habitées" par ceux qui nous les adressent.

 

Un Martien débarquant sur notre Terre et confronté aux innombrables crises et mutations qui nous tombent sur la tête (climatiques, syndicales, médiatiques, sociales, politiques, etc.) aurait du mal à s'y retrouver. Prenons un seul exemple, la crise/mutation non de la politique mais de la "pensée politique". C'est plus grave.

 

Chez nous, le projet de loi sur les retraites est devenu un embrouillamini qui rend perplexes les citoyens les mieux intentionnés. On n'est plus dans le débat politique mais dans une nouvelle "saison" des Pieds nickelés. Les ministres bafouillent leurs éléments de langage, le président change d'avis sur l'âge pivot. Du coup, des propositions annoncées comme "simples et justes" deviennent des machines à gaz avec mille tuyauteries et exceptions compliquées. Quant au concepteur, Jean-Paul Delevoye, il a dû s'en aller in fine sous les lazzis. Ce quasi-coma de la pensée politique n'est pas l'apanage de la France. Il touche nombre de nos voisins européens et même une puissance comme les États-Unis qui affole le monde.

 

Un autre signe alarmant, c'est ce que l'on pourrait appeler l'obsession calculatrice. Le discours politico-médiatique est aujourd'hui colonisé par les chiffres, c'est-à-dire les quantités mesurables. On n'éprouve plus la valeur d'une société humaine ou d'une situation, on la mesure. On l'étalonne. L'arithmétique règne sur l'actualité. Taux de chômage, valeurs boursières, résultats d'exploitation, sondages, courbes de vente, taux d'intérêt, points d'audimat ou nombre d'exemplaires vendus : notre sociabilité se ramène à des nombres alignés. On nous invite à attendre notre bonheur, pour ne pas dire notre salut de ces chiffres secs. Nous voilà englués dans le quantitatif comme des oiseaux de mer dans la mazout.

 

Mais le travers "quantitatif" n'est pas la seule menace qui pèse sur le débat démocratique. Parfois, c'est le langage lui-même qui se trouve gratté jusqu'à l'os et comme ensorcelé. J'emprunte cette expression au philosophe Ludwig Wittgenstein. Du médiatique au politique, les formules supposées "efficaces" sont gobées par tous. Exemples : "il faut faire de la pédagogie pour les gens là où ils sont". Rien n'est plus méprisant que cet énoncé. Même chose avec des périphrases nigaudes comme "interdisciplinaire", "se focaliser sur", "changer de logiciel", "envoyer un message fort", "être en capacité de", "modèle économique", "fenêtres d'opportunité", "sous contrôle".

 

Dans tous les cas, on imite les habitudes langagières de ceux qui semblent puissants et on essaie d'abuser les autres (et surtout soi-même). Parmi les ruses sémantiques de cette domination, n'oublions pas cette stratégie dont nous sommes quotidiennement les témoins, et les victimes : l'usage de l'anglais à des fins de camouflage idéologique. On emploiera le mot "advertising" pour atténuer la violence - et souvent la bêtise - du matraquage publicitaire. On parlera de "marketing" plutôt que de marchandisation., etc. Au bout du compte, cette dérive n'est pas sans rapport avec le cynisme rigolard et faussement "branché" qui gouverne aujourd'hui - et gangrène - la parole publique.

 

Qui peut croire une seconde que la politique se ramène à ces formules passe-partout ? La dignité, l'humiliation, le dédain ou la solitude sont des sujets plus déterminants qui méritent des paroles authentiques, c'est-à-dire "habitées" par ceux qui nous les adressent. C'est ce qu'écrivait Jacques Ellul dans un livre ancien mais qui mérite d'être lu ou relu : "Exégèse des nouveaux lieux communs" (plusieurs éditions en format poche). Ellul y reprenait deux démarches comparables, une de Léon Bloy (1913), une autre de Gustave Flaubert (1919).

 

Si nous sommes logiques, tâchons de congédier les lieux communs pour donner la préférence aux paroles "habitées", alors nous pourrons évoquer notre dessein collectif, nos utopies réalisables, notre solidarité rassembleuse.

 

La démocratie en a urgemment besoin.

Époux d'X Nous, cadres sup, aux côtés des grévistes